Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /Nov /2009 23:27
 

Je suis né dans une pierre tombale.

 

 

Les yeux abimés, les joues rouges, le peuple sort du hangar. La ville, la Nuit. Vapeurs et lueurs. Sombre, humide, froid, électrique. Le bruit des chaussures creuses, du synthétique imperméable. Tout est plastique, à cette heure-ci. Pour moi, tout est fini. Je quitte le monde pour ne le retrouver qu'au matin, réveillé par les cloches. Je rentre. Mes idées ne sont plus claires, elles fredonnent, je n'ai pas accès a l'interrupteur pour les éteindre. Cette pensée m'obsède une seconde, puis est effacée par une autre. Plus grotesque encore. Je laisse les murs glisser sur mes bras, dans les rues étroites. Je marche vite, il est temps d'arriver. L'heure des drames n'est pas loin.

 

Mon téléphone vibre. Je sais que c'est elle. Elle est présente, sans cesse. Si elle n'est pas sans cesse apparente, elle n'en est pas moins là, profonde. Mon esprit ne la quitte jamais longtemps. Elle m'attend en bas de mon immeuble. Les lumières sont vives, publicitaires, racoleuses et puantes. Je regrette les plages et la cote. Le bruit, je le préfère au bruit. Nos murs sont vides, translucides et libertaires. Ici, tout est trop sec, salé. Je veux partir. Bonnie conduira. Je n'en suis pas capable. La vitesse m'angoisse.

 

Elle est adossée au mur, sous un lampadaire. Elle fume une longue pipe de laquelle elle aspire, puis souffle lentement, de petites bouffées. L'odeur acre réveille la rue. Tout est calme, et elle est là, éclairée par la lune et l'ampoule jaune. Nous sommes à New York, ou a Chicago. Sur sa cuisse pliée, son autre main joue avec un briquet argenté. Cling cling. Le bruit résonne. Un papillon passe, il est perdu. Je m'approche, je l'embrasse.

 

Nous prenons un Whisky, puis un autre. Elle était sous les rails du train, où un club qu'elle aime bien a ouvert. Elle raconte qu'elle est devenue folle à cause de la musique. Qu'elle a frappé la bar made avec une chaise et qu'elle s'est faite prendre en filature par la police. Je l'écoute tranquillement. Je me demande si c'est vrai. La musique du poste hurle. Elle réveille un voisin, qui vient se plaindre. Bonnie est paniquée, convaincue qu'elle est traquée. Elle est en pleine crise de paranoïa. Il n'y a qu'une solution: nous envoler. J'emporte le strict nécessaire, laisse un message vocal à Sam, pour lui dire que je quitte son boulot, et que c'est un connard d'esclavagiste.

 

Dans le garage, les lumières pales des néons donnent à notre fuite un aspect mythologique. La décapotable est là. Elle est notre sous-marin jaune. Nous devions fuir, elle pour sa folie, moi pour ma nostalgie. La route sera longue, comme nos idéaux, comme les larmes le long d'une joue. Mais la joie nous guide, nous nous rendons tout droit vers le soleil, la rédemption. Peter Pan, les étoiles d'un monde qui est sur le point de sombrer. Nous sommes ce qui est encore visible d'un monde qui est devenu invisible. Nous sommes justes. Son visage est creusé, mais ses yeux sourient, ils me donnent le courage de charger la voiture de nos minces bagages. Nous dormirons peu, et nous serons libre. Bonnie me dit qu'elle a entendu parler d'un cirque, au nord de l'enclave anglaise.

Un endroit où les feuilles d'automne n'existent pas. Ses paroles sont la prophétie.

 

Un homme dort dans notre voiture, quand nous rentrons de la plage. Il est sale, mais beau. Bonnie lui demande ce qu'il fabrique dans notre voiture. Il ne répond pas. Il nous montre une adresse. Elle est griffonnée, comme balayée, à l'encre verte, sur un morceau de papier glacé. Puis il montre une photo d'un pré au coucher du soleil. Au milieu du pré, il y a un campement. Bonnie, je le vois à ses yeux, tombe amoureuse de l'image. Elle veut y aller, et elle a raison. L'homme parle enfin. Son numéro a fonctionné, nous sommes à ses ordres.

 

Sur la route, j'en apprend péniblement sur Tom. Il ne parle pas français, l'espagnol il le parle vite. Il est pressé, impatient. Cela m'impressionne. Il est comme le petit prince. Il arrive en plein désert, il est discret, et sage. Il reste en retrait, tout en agissant pour ses découvertes propres. Tom est espagnol, il vit sur la route, au soleil. Je crois comprendre qu'il est une sorte d'ermite. Bonnie dort tranquillement sur la banquette arrière. Tom me demande si nous sommes en couple. Je lui répond que non. Il n'y a pas de couple, de toutes manières, il n'y a que des moyens d'accéder au bonheur. Tom nous guide à travers la campagne. Les champs de blés et le vent sont intenses, vifs, symboliques. La route est confortable, saine. Nos vies sont éclairées.

 

Le soir, nous arrivons. Une maison en pierre, dévastée par une tempête d'un autre âge. La voiture s'arrête, dans un silence léger. Voulait-on vraiment s'arrêter un jour? Le mouvement nous procure le fluide, qu'il ne faut pas laisser longtemps au soleil. Derrière, le son d'un groupe de jazz. Nous suivons Tom, devenu le maitre à bord, le lien entre nous et cet endroit inouï. Tom nous présente aux autres. Ils sont trop peu pour être une communauté. Bonnie leur demande qui ils sont. Elle est univoque, limpide. Elle est peut-être impolie. D'ailleurs, les autochtones ne répondent pas, du moins pas clairement. Ils manient l'art des mots, jouant avec leurs mains. Le feu les couvre d'une couleur chaude, rassurante.

 

Quelques temps après, Bonnie nous isole. Elle doute. Je la rassure. Être apaisant, doux.

 

Ils fabriquent des couteaux, les affutent, les vendent. Mais a qui? Nous sommes seuls, ici. Bonnie ne doute plus, mais je m'interroge. Leurs regards sont trop vitreux pour qu'ils soient lucides. Je me demande s'ils ne sont pas fous, eux.

 

La nuit est tombée. Sa tête est sur mes genoux, dans la voiture. L'habitacle est enfumé. Soudain, un bruit long. Une sirène de police. Deux fourgons se garent dans la cour, de l'autre coté. Adrénaline. Surventilation. Il s'agit d'être discret. Je réveille Bonnie, lentement. Elle regarde l'extérieur pendant que je lui raconte ce que j'ai vu. Je démarre dans la nuit. Notre fusée est partie. Nous fuyons à nouveau.

Par Girafe_Crew - Publié dans : Marc
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