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Le Renard Grec.
Il est 23 heures, Bonnie m'attend à la vieille fontaine, elle est toujours plus a l'heure que moi. Elle est plus excitée que moi, comme toujours. Clac! La porte de l'immeuble se ferme derrière moi, toute seule. Je marche rapidement pour feindre de rattraper mon retard. Dans la poche, j'ai quelques grammes de poudre de vie, sans laquelle Bonnie et moi ne sommes rien. La ville est grande, mais nous nous contentons de certains endroit, ceux où la décadence et la débauche sont au paroxysme.
Mes pas, mes pas, mes pas. J'arrive a la fontaine, et elle est là, sur le banc. Elle est belle, je crois que je l'aime. Je crois, mais elle est trop vaporeuse. Je ne serais jamais en couple avec un nuage de fumée. Comment la toucher? Comment l'embrasser, et comment la pénétrer? La fumée est belle, mais belle pour les yeux, et ne connait rien aux plaisirs du corps. Sa robe jaune et sa fourrure argentée lui donne l'air d'une diva polonaise. Elle ne m'a pas vue, elle regarde vers là d'où j'arrive d'habitude, quand je passe voir Dee pour la poudre de vie. Mais ce soir, ce n'est pas Dee. C'est autre chose. Je la saisis doucement par la taille, les poils de la fourrure glissent sur mes doigts en y déposant une goute d'eau froide. Elle est un morse, les poils mouillés. Bonnie sursaute et sourit.
Nous partons. Bonnie est attendue dans un endroit appelé le Renard Grec. Elle voulait que je l'accompagne. Je crois surtout qu'elle aime être avec moi la nuit, et qu'il faut tout justifier. Ça lui donne l'impression d'être libre mais ça ne trompe personne. Dans ses mains, une corde a sauter. Elle s'amuse à courir avec. Le Renard Grec est loin. Le chauffeur du taxi est un anglais. La voiture est grande, et le cuir couine. Confortable. Je donne les indications pendant que Bonnie ferme la vitre de séparation. Nous somme isolés, tout les deux. Je baisse la petite tablette entre nous, et prépare la poudre. Elle m'embrasse, se bouche une narine et s'envole entre Zeus et Neptune. Je la rejoins après un long soupir. Nous allons voir ailleurs. Peut-être que nos univers vont se croiser, mais pour l'heure nous ramons dans un océan d'euphorie, de visions inconnues, le monde réel est a notre portée. Tout est réincarné, les choses ont enfin une raison d'être. Dans le taxi, Bonnie me sert un peu du contenu de sa flasque. Le whisky est délicieusement imprégné de la chaleur de son corps. C'est du miel.
Mon château de cartes s'effondre brusquement quand la voiture freine devant une porte discrète, étroite, dans une rue déserte et mouillée. Je veux rester dans le taxi encore un petit peu, faire crisser le cuir sous mon poids, dans ses banquettes profondes. Bonnie jette au chauffeur un billet. Elle, elle va beaucoup plus vite que moi, elle est déjà sur le trottoir, et elle ne semble pas avoir remarqué que je sors d'un paradis. Son talon fin frappe contre la taule grise de la porte, et elle s'ouvre. Sans un mot, le portier nous laisse entrer après nous avoir observé longuement. Ils ne peuvent pas faire entrer n'importe qui. Mais qui ne font-il pas entrer s'ils ouvrent la porte a deux fusées comme nous, dont l'accoutrement regorge de preuve de notre folie urbaine? La question résonne lentement dans ma tête. Elle reste dans réponse car nous nous éloignons vite du silence gênant, en suivant le couloir. Bonnie connait cet endroit, elle tourne a gauche, monte un escalier, pousse une autre porte et nous pénétrons dans un ranch. Les hommes sont des cow-boys, les femmes des pin-up hors du temps. Nous sommes déphasés. Encore plus qu'a l'extérieur, nous utilisons la puissance d'un contraste. Dans un coin, autour d'une cheminée, un homme est assis et nous regarde. Je suis attiré par le feu, et je m'approche du chaman pendant de Bonnie va chercher de quoi nous réchauffer. Le chaman est vieux, le type indien d'Amérique, ses longs cheveux gris le rendent mystique. Il est affalé sur un fauteuil hors d'age, en cuir lui aussi.
« Bonsoir, chaman,
-Bonsoir.
-Nous sommes ici pour ...
-Je sais, j'ai lu votre courrier.
-Il y a erreur, nous n'avons pas envoyé de... »
Ma phrase ne se termine pas d'elle même. Quelque chose me dit que l'achever fermerait d'un coup une porte, une piste à suivre. Je vais voir ce qu'il y avait dans ce courrier dont on crois que je suis l'auteur. Il reprend:
« Avant toute chose, il faut que nous soyons clair sur une chose. Les préparations que vous m'avez demandées sont puissantes. Elles n'ont rien à voir avec tout ce que vous avez consommé jusque là.
Vous ne deviez pas être deux?
-Elle arrive, elle doit conclure une affaire, et elle nous rejoint. »
Bonnie arrive, avec deux coupes de champagne. Elle a l'air heureuse. Elle illumine la pièce. Je lui explique que le chaman nous prend pour un autre couple, qu'il parle de préparations puissantes. Je vois son regard prendre de l'intensité. Elle aussi, elle est friande d'occasions comme celle-ci de franchir une barrière morale. A la recherche de l'ultime, de l'absolu. Le chaman revient s'assoir dans son fauteuil, un trousseau de clés à la main.
« Une voiture vous attend en bas, vous la reconnaitrez. Tout est à l'intérieur »
Ce mystère, cet inconnu, cette frustration de s'aventurer dans un chemin si obscur me fait frissonner, quand, dans une hilarité fière et jouissive, nous quittons le chaman, convaincus d'avoir fait une bonne affaire. Une aventure pour pas un sou, pas un clou. Juste Bonnie and Clide.
Dehors, le taxi est parti. De ma tête, aussi. Je me demande comment trouver cette voiture. Mais j'ai la réponse quand Bonnie me montre une limousine aux vitres teintées. La clé ouvre la portière et nous entrons dans un salon. Une pièce roulante, toute en longueur, noire et lumineuse. Presque étouffante. Sur la tablette, un mot. Les instructions ne nous apprennent rien.
Bonnie ouvre le placard sous la tablette et sort deux petits paniers. Dans chaque panier, il y a une pillule rouge, une jaune, et une violette. La couleur est abimée, délavée. Dans le placard, il y a aussi deux coupes de champagne. Nous avalons machinalement nos trois pilules. Une par une, comme ce que les instructions nous conseillent de faire...
Faire le vide. Comprendre pourquoi ma peau est si collante, pourquoi mes yeux me disent que je suis sur une plage, la nuit. Pourquoi il fait si froid. Je suis un chien. Je veux des croquettes. Tout me revient à l'esprit, mon collier, ma laisse, mon territoire, mon urine.
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